Les cercueils
 

La commande
La clientèle historique de l’atelier – également la plus large – est celle des familles ayant décidé d’acquérir un cercueil pour inhumer un proche. A l’origine populaire parmi les Ga (peuple de la région d’Accra), cette pratique est devenue en moins d’un siècle une véritable tradition qui s’élargit depuis peu aux Ashanti (région de Kumasi, au nord d’Accra), aux Ewé (Est du pays), jusqu’au Togo… Une fois prise la décision d’enterrer le cher disparu dans un cercueil personnalisé, une délégation de la famille se rend à l’atelier, demande le modèle de son choix, en discute le prix. Un acompte est versé et la fabrication peut commencer. Cela prendra entre une et deux semaines.

Et il y a les étrangers, fascinés par les œuvres d’art que sont ces cercueils, qui souhaitent les intégrer à leur collection. Collectionneurs privés, personnes mandatés par des musées ou des galeries, expatriés vivant sur place. Touristes aussi, individuels ou en groupes organisés qui visitent le Ghana. Dans ce cas, la plupart des commandes sont passées à l’aide de courriers électroniques. Depuis qu’il a repris l’atelier en main, Eric gère lui-même tout ceci en dépit des difficultés liées à l’accès à la toile : pas d’Internet à domicile, improbables cybercafés implantés à proximité, connections lentes. Envoyer un mél peut signifier se déplacer à une demi-heure de Teshie et passer une heure dans un cybercafé le temps que deux photos soient transmises… En espérant qu’entre temps il n’y ait pas une coupure de courant.

Choix du modèle
Le choix du modèle de cercueil est le plus souvent déterminé par la profession du défunt. Un pêcheur sera enterré dans un cercueil en forme de poisson ou dans un bateau de pêche, un professeur dans un stylo bille, etc. Il arrive aussi que les aspirations du disparu soient reflétées par le cercueil qui lui est destiné : l’avion par exemple n’a jamais été commandé pour enterrer un pilote, mais demeure un symbole de voyages lointains témoignant d’une réussite sociale. Tout comme les voitures de luxe.

Les détails concernant ceci sont précisés dans les légendes accompagnant chacune des photographies des œuvres reproduites dans la galerie.

Le bois
Les œuvres vouées à être ensevelies sont fabriquées en bois blanc léger et peu cher comme le wawa ou le Nyame Dua (Alstonia boonei, f: Ampocynaceae).

Le souci de conservation associé aux créations destinées à l’exportation, entrant dans des collections d’œuvres d’art, exige l’utilisation d’essences plus nobles, qui résistent mieux aux parasites, plus dures, comme l’ofram (Terminalia superba) ou l’African mahogany également appelé acajou d’Afrique (Khaya ivorensis).

Au Ghana, la forêt est en péril et le gouvernement a établi des quotas sur les coupes et le commerce des bois précieux comme ceux-ci. Leur présence sur le marché d’Accra est aléatoire et leur prix élevé.

Découpe et assemblage
La technique de construction des cercueils les plus populaires est parfaitement maîtrisée. Pour une pièce inédite, Eric et Cedi s’appuient sur des photographies voire sur un exemplaire réel du modèle… Eventuellement vivant comme ce fut le cas pour l’agouti : la famille ayant commandé un cercueil agouti a dû fournir un de ces animaux qui a été en pension à l’atelier pendant la durée de la fabrication du cercueil et retourné au client au moment de la livraison.

La construction est plus ou moins complexe en fonction de la forme du modèle, du niveau de détails souhaité.

Les cercueils de forme cylindrique ou approchée (poissons, mammifères, stylo…) sont réalisés comme une maquette du sujet sans soucis de l’ouverture destinée à recevoir le corps. Celle-ci sera découpée ultérieurement.

L’atelier Kane Kwei est également à l’origine d’une innovation fort prisée de la clientèle, car permettant d’économiser sur le coût des funérailles. Les cercueils sont conçus pour pouvoir s’ouvrir entièrement, permettant de présenter le corps sans avoir à louer un lit à ces fins comme cela se pratiquait jusqu’alors.

Ponçage et enduit
Une fois la forme réalisée, le cercueil sera longuement poncé puis les défauts du bois ou les interstices entre les pièces seront corrigés à l’aide d’enduit. La pièce sera une nouvelle fois poncée pour obtenir une surface uniforme et lisse propre à être peinte.

Peinture d’apprêt
Deux couches de peinture d’apprêt sont appliquées au pistolet. Des nouvelles retouches à l’enduit sont effectuées, et le cercueil est à nouveau poncé. L’objet est maintenant prêt à être décoré par l’artiste peintre.

Décoration
Plusieurs artistes de Teshie sont spécialisés dans la décoration des cercueils. Chacun d’eux intervient dans plusieurs ateliers en fonction de la demande. David dont vous pouvez lire l’interview bénéficie d’un atelier sur les lieux mêmes de l’atelier, gracieusement mis à sa disposition.

Divers accessoires, plus souvent utilisés pour des cercueils conventionnels, peuvent compléter la décoration : poignées, miroirs, autocollants à motifs religieux, fleurs en matière plastique ou en tissu pour l’intérieur.

Garniture
Deux tailleurs établis dans l’atelier sont chargés de confectionner la garniture en satin du cercueil. Des tissus colorés pourront être utilisés pour les pièces destinés à l’exportation alors que les cercueils destinés à être ensevelis sont le plus souvent habillés de blanc.

Emballage et livraison
Lors de la livraison au client, le cercueil est enveloppé de papier kraft ou de tissu. Il y a deux raisons à cela : d’une part, la tradition veut que l’œuvre ne soit dévoilée qu’au moment des funérailles, d’autre part il semble que la police voit d’un mauvais œil de transporter un cercueil sur le toit d’une voiture. Alors on l’emballe.

Eric assure souvent lui-même la livraison des cercueils, le plus souvent à titre gratuit, le client lui remboursant dans le meilleur des cas les frais d’essence. Conscient de la relative fragilité de ses créations sur des routes où les nids de poule sont fréquents, il en assure le transport avec prudence afin d’éviter d’avoir à effectuer retouches ou réparations consécutives à des chocs voire des chutes.