Les funérailles
 

Mary Dowuona est opératrice de saisie informatique. Elle a un peu moins de quarante ans, c’est la nièce de George Dowuona. Ce dernier est décédé le 2 juillet dernier et a été enterré le samedi 5 septembre dans un cercueil en forme de Red Fish produit par l’atelier. Invité aux funérailles, j’ai eu l’occasion d’expliquer à Mary ce que je faisais. Elle a spontanément accepté de m’accorder un entretien qui a eu lieu quelques jours plus tard.

George était le frère de mon père. Il est mort à 49 ans, il fumait et buvait beaucoup mais c’était quelqu’un de très paisible qui n’aimait pas faire d’histoires ni de bruit.

Il était pêcheur. Nous sommes une famille de pêcheurs. Il a appris le métier avec mon grand-père et lorsque celui-ci est mort, il est parvenu à acheter son canot, les moteurs, tout l’équipement. Il s’est mis à son compte. Comme le marché est bien meilleur à Sekondi, il a quitté Accra pour s’installer là-bas. La pêche marchait bien.
Certains partent le matin vers cinq heures et demi six heures et rentrent vers six heures du soir. On appelle ça « go-come ».
Mais lui, Il faisait ce qu’on appelle lagas c'est-à-dire qu’il partait en mer pour une semaine complète. A bord du canot, ils peuvent être cinq ou sept. Avant de partir ils calculent tout ce qu’il faut emporter pour une semaine de navigation : le pétrole nécessaire, la glace pour conserver le poisson, du riz, de l’huile… bien sûr ils mangent les poissons qu’ils attrapent. Les bateaux ne sont pas très grands mais dans la boîte qui est au bout il y a tout ce qu’il faut. C’est la capacité du bateau qui limite les pêches à une semaine. Pour rester plus, il faudrait pouvoir charger plus de réserves. Ils n’ont pas de radio et il y a des accidents, comme avec les gros bateaux la nuit qui ne les voient pas. Une fois, un canot a été renversé. Sur les sept pêcheurs, un seul a pu être sauvé.

Ils connaissent la mer et les endroits où se cache le poisson : des fois, ils naviguent pendant deux jours sans pêcher, juste pour se rendre sur les lieux. Ils peuvent rapporter 70 ou 80 boîtes de poisson quand ça marche bien.

Quand George est tombé malade, il est revenu à Accra. Puis il est mort le 2 juillet. Je suis la secrétaire de la famille, alors on m’a confié une partie de l’organisation des funérailles. C’est moi qui ai tous les comptes.

Pour le choix du cercueil, c’est lors d’une réunion familiale qu’une des filles de George qui a seize ou dix-sept ans, pas plus, s’est levée et a dit qu’elle venait d’avoir une vision, une révélation : il fallait que son père soit enterré dans un cercueil en forme de poisson.

La famille a alors décidé de le faire. En fait, mon grand-père était wulei atse c'est-à-dire le chef traditionnel des pêcheurs de Osu et pour lui on avait déjà utilisé un cercueil en forme de poisson. Il y a plus de vingt ans. Et c’est Kane Kwei qui avait fabriqué le cercueil.

Je suis donc partie à Teshie pour chercher les fabricants de design coffins et je suis tombé sur l’atelier par hasard. J’en avais vu un autre un peu avant où des cercueils étaient aussi exposés mais je ne m’étais pas arrêtée. Quand je suis rentrée, j’ai regardé les cercueils.

On m’a reçue, on m’a montré des photos de tous les modèles qu’ils pouvaient faire. J’étais avec mon frère qui est pêcheur. Il a vu un poisson particulier dans l’album : le red fish qu’on appelle tsile en Ga. George en attrapait souvent de grandes quantités, c’est pour ça qu’on a décidé de choisir celui-ci comme modèle pour le cercueil.

La petite sculpture qui était sur le dessus du cercueil, le canot avec trois bonhommes, c’est moi qui l’ai demandé. Pour qu’on voit bien que c’était un pêcheur avec son bateau.

Une fois le choix du modèle effectué, j’ai discuté le prix avec Eric. Le design coffin est plus cher qu’un cercueil normal qu’on trouve à partir de 100 GHC. Mais bon : Eric a fait un effort et on est tombés d’accord sur un prix. Je suis revenue avec un peu plus de la moitié de la somme pour confirmer la commande, puis une semaine après avec le solde. Le cercueil était construit mais pas encore peint. Eric m’a expliqué que pour ça il fallait la date de l’enterrement pour le peindre seulement quelques jours avant afin que les couleurs ne passent pas et qu’il soit brillant.

La tradition veut aussi que le jour où l’on prend livraison du cercueil, on apporte deux bouteilles au menuisier : une de gin et une de Castle Bridge. Ca a un peu changé : les jeunes maintenant préfèrent de l’argent qu’ils peuvent se partager. J’ai donc donné une somme qui correspond au prix des deux bouteilles.

La famille a découvert le cercueil le jour-même des funérailles, personne ne l’avait vu auparavant à part ceux qui étaient allés le chercher. Tout le monde était admiratif.

Il devait y avoir à peu près mille personnes aux funérailles… c’est bien simple : on avait d’abord loué 500 chaises pour le vendredi soir. On a vu que c’était insuffisant alors j’en ai commandé 350 de plus. Et 100 encore le samedi. Ca fait déjà 950 et il y avait encore des gens debout…

Toutes les sommes que nous avons engagées sont notées dans un cahier, je peux le montrer. En tout, on a dépensé 30 millions de cedis pour les funérailles et la morgue où il a fallu qu’il reste deux mois (on a dû payer 4 210 000 cedis juste pour ça). Avec 30 millions on a loué les chaises, payé les boissons et à manger pour tout le monde, les musiciens, le cercueil. Finalement, le cercueil n’est pas ce qui revient le plus cher.

Avant, les enfants de la personne décédée ne payaient pas. Maintenant ça dépend de la famille. Nous sommes onze enfants et on a décidé de participer pour un million chacun. Les parents et les frères ont donné deux millions chacun. C’est comme ça qu’on a pu le faire.

Quand un pêcheur meurt, ses copains avec qui il avait travaillé le portent eux-mêmes au cimetière. C’est la tradition. C’est une manière de montrer qu’on l’aimait, comme un honneur ou un dernier cadeau. Dans le cas de George ça a été un peu difficile car une partie de la famille ne voulait pas de ça… Mon père est pasteur, et les gens d’église ne sont pas toujours d’accord pour que le cercueil soit promené partout comme on l’a fait avant d’arriver au cimetière. Certains dans la famille auraient préféré une ambulance ou un corbillard à bras. Les collègues de George étaient en colère quand ils ont compris qu’ils ne pourraient peut-être pas le porter eux-mêmes. J’ai compris que ça pourrait dégénérer et j’ai parlé avec mon père qui a finalement accepté que le corps soit porté. Sinon, les pêcheurs auraient pu se battre avec le pasteur, avec des coutelas, des bouteilles cassées, pour récupérer le corps et le porter de force jusqu’au cimetière. Et ça, nous ne le voulions pas.

C’est les pêcheurs qui avaient mis les vrais poissons dans la bouche du poisson-cercueil et dans le petit bateau sculpté. Ces poissons étaient justement des tsele, des red fish.

Quand ils s’arrêtaient sur la route c’était pour porter des libations. On s’est arrêtés dans un bar où Georges avait l’habitude d’aller. Ses copains ont versé des bières et du gin sur le cercueil. Ils lui parlaient aussi. Lui donnaient des messages à faire passer à d’autres qui étaient morts avant. Dans la tradition, on demande aussi au disparu de dire - dès qu’il arrive - si c’est quelqu’un qui l’a tué. Si c’est le cas, il doit revenir et remporter cette personne avec lui.

Finalement ces funérailles se sont bien passées. Personne ne s’est battu et c’est bien. A un moment, quand on s’est arrêtés devant la maison de mon grand-père il y a eu des discussions parce que ceux d’Osu voulaient porter encore. Ils commençaient à se fâcher avec les collègues qui étaient venus de Sekondi et qui avaient beaucoup porté. C’est là que je suis arrivée et que je leur ai dit que moi aussi j’avais le droit de le porter, que c’était mon oncle et qu’il n’y avait pas de raison que je ne porte pas. Ils ont été d’accord et j’ai pu le porter. Ca a évité un combat.

C’était lourd, ce n’était pas facile. Mais je l’ai fait. Je ne sais pas comment dire, j’étais contente alors que je le portais. C’est important que j’ai pu le faire. Normalement ce ne sont que des hommes qui portent, mais là ils nous ont laissé faire avec ma tante. C’était vraiment bien.